La grande histoire du mulet


Résumé de l'ouvrage...

1899 : voici un siècle était imprimée la première édition d'un livre à la gloire du mulet.

Adolphe Guénon, officier vétérinaire dans l'armée française, décidait par cet ouvrage de redonner au mulet ses lettres de noblesse.

En vingt ans de carrière, il avait appris à connaître et aimer cet animal, et pu faire des comparaisons entre le cheval et le mulet, pas toujours à la gloire du premier...

Il avait discuté avec ses collègues revenant des colonies, et lu les rapports sur le corps expéditionnaire à Madagascar, en Algérie et au Tonkin.

Il avait assisté aux manuvres alpines, et constaté la sûreté du pied des mulets pourtant lourdement chargés.

C'était l'époque où la France achevait de conquérir son empire colonial, avec une armée dont tous les moyens de communication terrestre dépendaient des animaux.

En Afrique, en Indochine, c'étaient les mulets qui avaient permis aux soldats de parvenir au cur de régions sauvages et montagneuses.

En 1899, l'opinion de Guénon est faite : il n'y a pas meilleure monture, ni plus solide porteur que le mulet. C'est en outre un animal intelligent, sobre, et fidèle.

1999 : il était temps de rendre hommage à Adolphe Guénon, un homme exceptionnel, qui a eu le culot de prétendre que le mulet, cet hybride, ce mal-aimé, était de loin supérieur au cheval, auquel pourtant d'autres avaient consacré une si nombreuse littérature...


Introduction, par Olivier Courtiade...

 

Lorsqu'il y a quelques années, grâce à Monsieur Brancharel, archiviste acharné, je pris connaissance du livre "Le Mulet Intime", je n'eus de cesse de faire partager le véritable enchantement de sa lecture, en proposant à plusieurs éditeurs sa ré-édition.

Las !... Bien qu'aucun ouvrage n'ait paru sur le sujet depuis "L'âne et les mulets", par Emile Thierry à la Librairie Agricole de la Maison Rustique, à Paris, dans les années 1930, et que la demande existe (j'en ai la preuve quotidiennement), ma suggestion, dans le meilleur des cas, ne reçut qu'un refus poli...

Pensez, parler du mulet à la fin du XXème siècle! Pourquoi pas un manuel de dressage des dinosaures...

La constance, l'opiniâtreté, dont sont capables les mulets, interprétées bien à tort comme de l'obstination stupide, a payé, puisque, dès en avoir parlé à Jacques Clouteau, et sans plus tarder, le projet aboutit. Que le dieu des longues oreilles soit loué !

Le plaisir de la lecture de cet ouvrage extrêmement documenté, à la gloire de l'hybride de génie, pourra être partagé et diffusé, afin que la désastreuse image de marque dont souffre le mulet en France, puisse enfin s'estomper.

Pour ma part, en tant que muletier et cavalier de remonte militaire au 541ème groupe vétérinaire stationné au Quartier Foix-Lescun, à Tarbes, les récits des exploits militaires des brêles et des brêlons (c'est ainsi qu'on nomme mules et mulets en jargon kaki), m'ont vraiment réjoui.

Vivre dans l'intimité des mulets, pour l'animalier que je suis, est une expérience qu'on ne peut oublier. C'est la raison pour laquelle, dès 1988, et tout naturellement, j'ai pu fonder "L'école des mulets", sur ma ferme de Méras en Ariège, en liaison avec le Haras National de Tarbes. Cet établissement est, à ma connaissance, la seule école de dressage de mulets d'Europe.

Puisse la lecture de cet ouvrage vous enchanter et réhabiliter l'image de nos mulets seynards, dauphinois, poitevins et pyrénéens, toujours produits dans nos provinces, toujours disponibles, avec un rare dévouement et une générosité sans faille.

Un dernier mot : merci docteur Guénon.


Introduction, par Jacky Davezé...

Tête de mule...

Si l'humain s'identifie à travers l'animal, c'est la preuve incontestable de son éternel état d'esprit contradictoire, et à mon avis, c'est la consécration de l'équilibre et de la réflexion de l'âne.

Alors pourquoi tête de mule ? Tout simplement parce que son père c'est l'âne. On n'a jamais dit "têtu comme un cheval" ni "têtu comme un bardot" (nb : bardot = hybride du cheval et de l'ânesse). Chez les hybrides, en général, les traits de caractère dominants du comportement viennent du père.

"Têtu comme un âne" correspond tout simplement à un certain temps de réflexion que prend l'animal avant d'agir. Ce qui n'est pas admis par tout le monde, et surtout pas par celui qui ne prend pas le temps d'étudier le comportement de l'âne. Toujours pressé d'aller nulle part, c'est la maladie de cette fin de siècle...

L'âne est le seul animal autant décrié et paradoxalement le seul à porter en abondance des prénoms humains. C'est l'égérie de l'humanité à travers les dictons.

Si la mère de la mule était sélectionnée principalement chez les juments de trait, c'était tout simplement pour obtenir des mules de forte corpulence avec les qualités de l'âne, à savoir : la force, la résistance, l'équilibre, la sûreté du pas, la sobriété, la frugalité, la maîtrise, l'intuition.

La mule était préférée par les soldats, car les charges insoupçonnables (jusqu'à 400 kg dans les cas extrêmes) que transportaient ces bêtes de somme, n'handicapaient pas l'avance des troupes lorsqu'elles urinaient. Pour uriner, la mule fait le dos rond en étendant et en écartant les postérieurs, contrairement au mulet qui plie les postérieurs, ce qui provoque un écroulement de la bête sous le fardeau. Il fallait alors débâter le mulet, le laisser se relever, puis le rebâter.

Le coup de pied de la mule représente la mémoire de l'âne et l'agressivité du cheval.

Moralité d'un asinophile : il est préférable de se faire traiter d'âne ou de mule, c'est moins insultant que de se faire qualifier d'humain.


Avertissement, par Jacques Clouteau...

1899-1999, 100 ans séparent la première édition de cet ouvrage de la seconde...

Publié pour la première fois en 1899 sous le titre "LE MULET INTIME", ce livre est un hommage au mulet, cet animal si peu considéré à l'époque.

Pourquoi ré-éditer un livre vieux d'un siècle ? Les informations contenues dans l'édition originale ne sont-elles pas devenues obsolètes ?

Eh bien non... Tout au contraire, le témoignage apporté par Adolphe Guénon, vétérinaire dans l'armée française, nous permet de mieux comprendre la caractère de cet animal surprenant. En son temps, cet ami des animaux rétablissait la vérité sur le mulet, tout comme aujourd'hui, en 1999, des associations le font pour l'âne. L'armée utilisait alors pour ses besoins des milliers de mulets.

Un grand merci à cet homme qui a su traduire en termes simples, avec de multiples exemples à l'appui, l'intelligence, la gentillesse et le courage de cet animal trop souvent montré comme obtus et méchant.

En procédant à cette ré-édition, nous avons volontairement effectué un certain "dépoussiérage" du texte initial. En effet, les méthodes typographiques, les outils de mise en page, l'orthographe, les usages, ont changé depuis un siècle. En outre, certaines références inscrites en notes de bas de page dans l'édition originale n'ont aucune signification pour notre génération. Il nous a paru inutile d'encombrer ce témoignage par des rappels incessants à des évènements trop lointains.

De surcroît, certains mots eux-mêmes doivent être remplacés par leur équivalent actuel, ou bien expliqués en termes simples aux générations actuelles, qui sont plus à l'aise à discuter d'un carburateur que d'un cuir de licol. Car chacun, en cette fin de 19ème siècle, connaissait par cur les pièces de harnachement dont parle Adolphe Guénon, les attitudes des animaux, leurs allures.

L'animal était encore, sauf à évoquer les chemins de fer, le seul moteur terrestre connu. Aussi, lorsque la précision nous a paru nécessaire à la compréhension du texte, nous avons inséré une phrase de notre cru, en tentant de respecter le style concis qu'avait adopté Adolphe Guénon.

Qu'il nous pardonne ces petites infidélités au texte original, de la même façon que nous demandons aux puristes de nous absoudre de notre péché de précision. Car nous souhaitons que cet ouvrage ait une valeur pédagogique actuelle, et que cette belle histoire du mulet puisse être lue par des jeunes d'aujourd'hui sans recours à un dictionnaire technique.

Il faut se souvenir que lorsque Adolphe Guénon a écrit son ouvrage, la voiture automobile était une invention anecdotique. Il n'en parle d'ailleurs à aucun moment, car il pensait sans doute que jamais ces monstres pétaradants ne pourraient effectuer le travail des caravanes de mulets.

Si son âme erre quelquefois dans les dunes sahariennes lorsque passent les concurrents du Rallye Paris-Dakar, notre officier vétérinaire doit sans doute se demander si le monde n'est pas devenu fou...

A l'opposé, nous avons scrupuleusement respecté le style "discours de sous-préfet" qui fait le charme des anciens livres, et qui restitue un peu de l'atmosphère désuète de cette époque disparue à jamais. C'est une marque de respect pour ces gens qui ne possédaient ni électricité ni téléphone, mais qui étaient nos arrière-grand-parents, et qui ont construit, avec courage et ténacité, le monde que nous connaissons aujourd'hui.

Adolphe Guénon évoque souvent les colonies, et certaines de ses affirmations pourront choquer le lecteur contemporain, dont la sensibilité est marquée par une constante référence aux droits de l'homme et au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Mais nous étions, en 1899, au temps de l'Empire Colonial dans toute sa splendeur, et les territoires que la France avait conquis par ses armées faisaient sa gloire et sa fierté de grande puissance mondiale.

Bien peu nombreux étaient ceux qui se posaient alors la question de l'opinion des indigènes de Kabylie, de Madagascar ou du Tonkin, que nos troupes avaient soumis par la force. Les instituteurs, "hussards noirs" de la république triomphante, rappelaient à leurs ouailles la grande mission pacificatrice et civilisatrice de la France. Aussi faut-il lire ce texte avec une grande indulgence.

Notre seul regret : en dépit des moyens techniques actuels, ne pas avoir pu redonner plus de qualité aux illustrations contenues dans l'original. Certaines étaient même si ternes qu'il nous a fallu les supprimer. La photographie et sa reproduction sur papier, en cette fin du 19ème siècle, étaient bien loin de la perfection actuelle....


Préface, par Adolphe Guénon...

C'est un opprimé, un philosophe méconnu que je viens défendre. C'est un acte de justice que je veux accomplir.

L'opinion publique range le fils "naturel" du baudet dans la catégorie de ces êtres indispensables dont les services, quels qu'ils soient, ne peuvent jamais hausser jusqu'à notre estime et à notre affection celui qui nous les rend. On en pense un peu de bien, mais on en dit beaucoup de mal.

Le seul nom de mulet fait naître sur les lèvres de beaucoup de gens intelligents un sourire dédaigneux.

"Et pourtant il n'est pas ce qu'un vain peuple pense..."

C'est de cette façon que parlait un académicien voici quelques années, en s'appliquant à faire ressortir l'injustice qu'on trouve dans certains travers de l'esprit humain.

Considérez, disait-il en substance, un homme ordinairement dur, réputé pour sa sécheresse de cur, méchant. Vient-il à faire, par hasard, exceptionnellement, une bonne action, un trait de générosité ? Immédiatement tout le monde de conclure :

"Eh bien ! Voyez : malgré les apparences, il est meilleur qu'il n'en a l'air".

Et bientôt on ajoute :

"Au fond il est bon".

Au contraire, examinez maintenant cet homme doux, patient, toujours prêt à faire le bien. Dans un mouvement d'humeur, souvent justifié, repousse-t-il un importun qu'il a bien des fois obligé ?

Aussitôt on oublie les nombreux services qui ont établi sa vieille réputation :

"Lui qui avait l'air si bon, si doux, dira-t-on, comme il savait tromper son monde. enfin il vient de se faire connaître : ce n'est qu'un hypocrite et un sournois".

Irrévérence à part, le mulet peut être assimilé à cet homme obligeant et bon, et il subit le même sort. Quand on sait ménager les rares susceptibilités de cet animal ordinairement doux et patient, on obtient tout ce que l'on veut. Il subit les privations et les fatigues les plus rudes sans accuser aucune souffrance, mais non sans souffrir. C'est un auxiliaire dévoué.

Quand parfois il regimbe et ne se plie pas à nos exigences trop dures, c'est qu'alors il craint d'être trahi par ses forces. Et si, dans ces circonstances, l'homme le brutalise, il s'irrite et répond aux coups par des coups. C'est justice : le mulet n'est pas un agneau, le mulet n'est point parfait.

"L'étude des murs et de l'esprit des animaux est à faire, a dit Auguste Comte il y plus d'un demi-siècle (La philosophie positive). Elle promet aux naturalistes une ample moisson de découvertes".

Cela reste vrai et s'applique surtout au mulet que personne jusqu'ici n'a encore étudié au moral.

Ainsi Buffon, par exemple, nous a fait une très belle peinture du cheval et de l'âne. Mais l'écrivain gentilhomme n'a pas daigné s'occuper des faits et gestes de leur "bâtard". Il s'est borné à signaler son existence.

Seul Toussenel, cet auteur spirituel et inimitable, lui a consacré deux pages mémorables (dans L'Esprit des Bêtes) dans lesquelles il s'est donné le malin plaisir de railler quelques défauts de notre espèce en les prêtant gratuitement à l'innocent quadrupède. Le mulet n'était que le prétexte, c'est l'homme qu'il voulait atteindre.

Silence, railleries ou mauvais traitements sont autant d'iniquités dont le mulet doit être vengé. C'est donc une réhabilitation que j'entreprends.

Je vais essayer de dépeindre par certains côtés, la constitution mentale de cet hybride calomnié.

Je m'efforcerai de mettre en pleine lumière les qualités qui ornent ce beau "caractère". Je chercherai à démontrer que bien des soi-disant défauts du précieux animal sont au contraire des qualités... incomprises par nous. Nous les voyons avec nos yeux d'homme, il faut les regarder et les juger avec des yeux -pardon lecteur- avec des yeux de mulet.

Pour mener à bien mon uvre de précurseur, il me faudrait la plume d'un Buffon, la finesse du bonhomme La Fontaine, et je ne puis offrir que mes faibles dons d'observateur et de dresseur.

C'est en dressant des chevaux et des mulets difficiles ou méchants au ferrage que j'ai pu étudier la mentalité de ces deux animaux. Qu'on veuille donc prendre en considération ma sincérité et mes efforts. L'ardeur de mes convictions me tiendra lieu de savoir et de talent.


Extraits du livre...

Par ses formes extérieures, le mulet est, de tous les animaux d'Europe, celui qui ressemble le plus au cheval. Au point de vue mental, il en représente l' "antithèse".

On peut dire, en paraphrasant une pensée de Buffon, que sans ce placide porte-bât, la nature du fougueux bucéphale serait encore plus incompréhensible.

On lui accorde généralement plus d'intelligence qu'au cheval, et je me range à cette manière de voir.

Cette supériorité provient en grande partie de ce que le mulet possède plus de sang-froid, de présence d'esprit et par conséquent, une puissance d'attention plus développée que le cheval. En psychologie, l'attention est considérée comme le grand ressort de l'intelligence.

Le mulet ne prend pas facilement peur, ne s'affole pas, ne perd pas la tête. Voyant le danger, il le mesure et l'évite adroitement.

C'est du mulet d'Europe dont je veux surtout parler. mais les mulets du Brésil, par exemple, ne se comportent pas ainsi. Fils de juments sauvages, élevés eux-mêmes en liberté dans les pampas jusqu'au jour de leur capture, peuvent-ils être autre chose que des sauvages ?

Dans les circonstances difficiles, il surprend et parfois il étonne véritablement l'homme qui le conduit. Il finit souvent ainsi par s'en faire aimer.

Si l'on me permet d'employer une expression un peu triviale, je dirai qu'il est essentiellement débrouillard.

C'est plus encore, un modèle de prudence et de patience. Abandonné à lui-même, dans une situation critique, cet animal ne devient jamais, comme le cheval, l'artisan de sa perte. Les prises de longe sont à peu près inconnues chez le mulet.

En campagne, aux colonies, chaque fois qu'on attache ces animaux à la corde, il n'en résulte jamais d'accident grave.

La sotte habitude de tirer au renard, si commune dans l'espèce chevaline, est très rare chez le mulet, si toutefois elle existe. Je ne l'ai jamais constatée.

Un animal qui tire au renard s'arcboute sur ses pattes et tente de reculer. Naturellement, la longe se tend et l'animal s'étrangle de plus en plus. Or le mulet se rend parfaitement compte que plus il tire, plus il se fait mal.

.../...

Nos braves alpins, les rois des Alpes, qui vivent en communion si parfaite avec eux pourraient en narrer long là-dessus. L'observation des faits et gestes de leurs collaborateurs est une de leurs distractions.

Un de mes amis, le capitaine d'artillerie B... qui vient de passer cinq ans dans les batteries de montagne me rapporte cet exemple typique : certain jour, à Nice, pendant le pansage, un mulet des batteries alpines s'était détaché.

Il s'en allait au milieu de ses compagnons de bât, flânant de l'un à l'autre, sans sortir du groupe. On essaya de le rattraper.

Plusieurs fois un canonnier réussit à l'arrêter en le saisissant par la partie qui offre le plus de prise, les oreilles.

Doucement, tranquillement, sans chercher à faire mal, l'animal relevait, tournait la tête par côté et arrivait toujours à se débarrasser de l'importun qui se permettait de troubler sa promenade sentimentale.

Tout ceci sans faire un pas de plus qu'il ne fallait et restant toujours au milieu de ses camarades.

Souvent, pour éviter l'homme qui voulait attenter à sa liberté, il se glissait comme un chat entre le mur et le poitrail des sujets attachés.

Les officiers présents rirent beaucoup de la savante stratégie de ce mulet. L'animal en mettant les rieurs de son côté avait gagné la partie. Ordre fut donné de le laisser jouir en paix de la liberté dont il usait si sagement.

.../...

En juillet 1883, dans les Alpes-Maritimes, une colonne composée d'une batterie d'artillerie et d'un bataillon de chasseurs venait de s'engager dans un sentier étroit longeant la rivière de la Roja. Au fond coulait un torrent très rapide, engouffré, à bords inaccessibles. Chaque pièce d'artillerie était attelée de deux mulets placés l'un derrière l'autre.

Tout à coup, dans un tournant, l'une d'elles bascule et roule dans le précipice entraînant l'attelage dans sa chute. Le mulet de limonière et la pièce disparurent. Quant au mulet de flèche, on le découvrit au bout de 10 minutes sur un petit replat surplombant le vide.

Il était là, au milieu d'un éboulement de blocs de rochers, dans la position d'un chien assis, les membres antérieurs raidis, étendus en avant, les deux pieds reposant sur une dalle très étroite ou ils pouvaient à peine se loger. Le malheureux animal, immobile, regardait fixement le gouffre béant, fasciné, en quelque sorte hypnotisé !

Les hommes qui vinrent le délivrer, le voyant ainsi sans mouvement, crurent à une fracture de la colonne vertébrale. Le mulet se laissa lier, garrotter et enlever à bout de cordes sans la moindre résistance. On s'aperçut bientôt qu'il n'avait aucun mal.

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Dans toutes nos colonies, personne n'arrive à résoudre comme lui ce grave et difficile problème de chaque expédition : vivre sur le pays. Sa sobriété est véritablement extraordinaire. Lorsqu'il fournit un travail modéré, on est étonné de le voir se conserver en bon état malgré la paille, les herbes grossières ou la brousse qui, seules, constituent sa nourriture. C'est l'animal de France qui peut le mieux résister dans les climats chauds où les fourrages sont rares. C'est un frugal.

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En Algérie, lorsqu'après une longue étape sous un ciel de feu, les mulets, talonnés par la soif, arrivent près d'une source ou d'un ruisseau, ils tirent sur leurs rênes et se précipitent vers le liquide ardemment convoité. Tout d'abord pour se rafraîchir la tête, ils l'enfoncent dans l'eau jusqu'au dessus des yeux.

Puis ils se mettent en devoir de les désaltérer. Délicatement, prudemment, ils prennent une gorgée pour humecter leur gosier brûlant. S'ils reconnaissent une eau saumâtre, impure et malfaisante, ils refusent de boire.

.../...

Existe-t-il un mulet méchant, et rétif dont on ne peut ou mieux dont on ne sait rien faire ? Il est de tradition de le "coller" au soldat le plus pauvre d'esprit de la compagnie, au "bardot" de la chambrée.

Il se passe alors ce fait original qui m'a été signalé par nombre d'officiers et de sous-officiers de l'arme.

Individuellement, le conducteur et le mulet ne peuvent rendre de services, sont des non-valeurs. Mis ensemble ils se comprennent rapidement, ils ont l'un pour l'autre ces petites attentions naissant d'une amitié sincère et réciproque. Une harmonie parfaite s'établit bientôt entre eux : il y a toujours sympathie entre les malheureux.

L'homme, repoussé par ses semblables, reporte son affection sur son mulet, lui prodigue tous les ménagements dus à son rang et en obtient tout ce qu'il veut.

En retour le serviteur est plein d'égards pour son nouveau maître et reprend la douceur innée que des êtres "inhumains" l'avaient contraint d'abandonner :

Chassez le naturel, il revient au galop.

Ces deux créatures ont été déshéritées par la nature : l'une moralement, le soldat, l'autre physiquement, l'animal, ces âmes surs unissent leurs infortunes pour le bien commun, tels l'aveugle et le paralytique.

etc...


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