P. Dechambre, chef des travaux de zootechnie à l'école vétérinaire d'Alfort (dans les années 1900) :

L'exploitation de l'ânesse laitière était en honneur chez les peuples anciens. Les Grecs considéraient le lait d'ânesse comme un excellent remède, les Romains en faisaient une boisson de luxe. Hippocrate le recommandait pour toutes sortes de maux : empoisonnements et envenimations, douleurs articulaires, cicatrisation des plaies, etc...

Buffon le signale dans son Histoire Naturelle : "Le lait d'ânesse est un remède éprouvé et spécifique pour certains maux, et l'usage de ce remède s'est conservé depuis les Grecs jusqu'à nous..."

Au 19ème siècle, et même au début du 20ème, le lait d'ânesse était un remède auquel recouraient nombre de personnes. S'établirent à l'époque, surtout à Paris, beaucoup de "vacheries asiniennes" où s'adressaient les élégantes afin d'obtenir le précieux breuvage. On vendait le lait plus de 8 F le litre (8 F d'avant la guerre de 14-18...). Lorsque cessa cette mode, les établissements se tournèrent vers la production de lait destiné aux enfants en bas âge que leurs mères ne pouvaient nourrir. C'est ainsi que l'Hopital des Enfants Assistés a longtemps entretenu un troupeau d'ânesses. On faisait souvent téter les bébés directement au pis de l'ânesse. En pesant le nourrisson, on s'est aperçu qu'il tétait chaque jour entre un litre et un litre et demi.

Le docteur Parrot, qui gérait la nourricerie à l'Hopital des Enfants Assistés, détaille le cérémonial (Bulletin de l'Académie de médecine, 1882) : "Les écuries où l'on tient les ânesses, saines, propres et bien aérées, ouvrent sur les doroirs où sont les enfants à allaiter. Traitée avec douceur, l'ânesse se prête facilement à allaiter le nourrisson qu'on lui présente. Son trayon est bien adapté à la bouche de l'enfant pour la préhension et la succion. L'infirmière s'asseoit sur un escabeau à droite de l'animal et près de sa croupe. Elle porte avec sa main gauche la tête de l'enfant, ses genoux servant d'appui au reste du corps. La main droite sert particulièrement à agir sur la mamelle, qu'elle presse de temps en temps pour faciliter l'écoulement du lait, surtout si l'enfant est faible. On fait téter les enfants cinq fois pendant la journée et deux fois pendant la nuit. Une ânesse peut nourrir trois enfants de cinq mois".

Voici un tableau comparant la composition du lait de la femme et celui des animaux domestiques.

Femme

Ânesse

Chèvre

Vache

Jument

Caséine

0,34

0,60

3,50

3,00

1,20

Albumine

1,30

1,55

1,35

1,20

0,70

Beurre

3,80

1,50

4,40

3,20

0,60

Lactose

7,00

6,40

3,10

4,30

4,80

Sels divers

0,18

0,32

0,35

0,70

0,40

Eau

87,38

89,63

87,60

87,60

92,30

Comme on le voit, le lait d'ânesse est celui qui se rapproche le plus du lait maternel. Pour obtenir une qualité identique du lait, on soumet les ânesses à un régime alimentaire strict : foin sec ou luzerne sèche avec un peu de paille hachée, et du son pour augmenter les principes minéraux. Quelques carottes en hiver, quelques de bottes d'herbe verte au printemps.

Contrairement à d'autres animaux, il est impossible de demander du lait à une ânesse si on lui enlève son petit. Il faut donc alterner les séances où on laisse téter l'ânon et les séances de traite. L'ânesse va donner du lait jusqu'à ce que son petit cesse de téter, en moyenne une année.

On obtient en général entre un litre et un litre et demi de lait par ânesse et par jour.

Les ânesses laitières à Toulouse, par M. Baillet (Revue médicale, octobre et novembre 1888)

L'usage du lait d'ânesse remonte fort loin dans le temps, puisque les médecins de la Grèce antique le recommandaient déjà. Plus proche de nous, le roi Francois 1er, réduit à un état de langueur par ses excès et ses fatigues guerrières, fit venir un médecin juif de Constantinople, qui lui precrivit comme seul remède le lait d'ânesse. Le régime réussit si bien au monarque que les courtisans s'empressèrent d'imiter leur souverain.

On utilise de nos jours (1888) des ânesses de la variété gasconne, mais on accorde plus de d'importance à leur conformation qu'à leur race. Les meilleurs "nourrisseurs" gardent souvent les petites femelles afin de les élever, car la pratique a démontré que les facultés laitières sont héréditaires. Mais le plus souvent, les producteurs de lait, lorsque l'ânesse est tarie, la revendent afin d'acheter pour la remplacer une nouvelle femelle et son ânon.

Ceux qui pratiquent en même temps l'élevage et la fourniture de lait ont deux établissements différents : l'un en ville pour la fourniture du lait, et l'autre en campagne pour les soins à donner aux futures mères, car les besoins alimentaires ne sont pas les mêmes.

Les ânesses sont saillies dans leur deuxième année, mettent bas à la fin de la troisième année, et commencent à donner du lait pour la vente au début de leur quatrième année. Elles donnent leur pleine production de lait lorsqu'elles produisent leur deuxième ou troisième ânon. Elles donnent un lait de qualité constante, quoique en quantité moindre, même lorsqu'elles avancent en âge.

L'exigence de beaucoup de clients est que l'ânesse soit amenée à leur domicile et traite devant eux, afin qu'ils soient certains qu'on leur vende (cher) du lait d'ânesse et non pas du lait coupé. C'est pourquoi beaucoup d'établissements producteurs sont situés en ville. A Toulouse, la durée de la sortie est de deux ou trois heures.

On donne au client une "prise" de deux décilitres.

Pour que la séparation d'avec l'ânon ne soit pas trop pénible lorsqu'on effectue les sorties, on laisse ceux-ci jouer ensemble, puis on les remet avec leur mère dès son retour afin de déclencher de nouveau la lactation.

Voici un tableau donnant la ration journalière d'une ânesse afin qu'elle donne le maximum de rendement, et la composition chimique de cette ration :

 

Aliment

 
 

Composition

Betteraves

140 kg

Eau

13,038 kg

Remoulage blanc

1,05 kg

Matières azotées

0,7 kg

Recoupette

0,955 kg

Matières non azotées

3,24 kg

Luzerne

1,05 kg

Matières grasses

0,168 kg

Paille d'avoine

2,4 kg

Ligneux et cellulose

1,641 kg

Sel marin

0,02 kg

Matières salines

0,388 kg

On recommande le lait d'ânesse aux malades atteints de marasme, d'épuisement dû aux excès vénériens, d'affections pulmonaires et bronchiques, d'irritations gastro-intestinales, etc...

Le lait d'ânesse pour la beauté de la peau

Le lait d'ânesse, de par sa composition exceptionnelle (vitamines A, B, C et acides gras), est un "tenseur" idéal pour la peau, et a le pouvoir de ralentir son vieillissement en la régénérant.

On se souvient de Cléopâtre, reine d'Egypte, qui prenait exclusivement des bains de lait d'ânesse. De Poppée, l'épouse de Néron, qui utilisait pour cet usage un troupeau de 500 ânesses.

Un site internet intéressant pour les italophones : http://www.lattediasina.it