Modestine

5 ans

Jean-Jacques Danalet


Voyage depuis la Suisse à Compostelle avec Modestine

Parole d'Evangile : Que Saint Jacques me poursuive de ses foudres si je ne dis pas la vérité!

Mon maître est devenu fou.

Cela s'est passé il y a six mois en août 1998, je venais d'avoir cinq ans. Avant d'en venir aux faits, permettez que je me présente. Je m'appelle Modestine et mon ancêtre est la Grande Modestine. Oui, bien sûr, celle qui a fait en son temps grosse impression dans les Cévennes. Cette descendance pourrait expliquer, bien que je m'en défende, une rigueur toute calviniste. Rigueur parfois paralysante pour l'ânesse que je suis. Ce trait de caractère me faisait apprécier un maître dont le comportement , de jour comme de nuit, disait à tout un chacun :

- huguenot je suis, huguenot je resterai.

Or donc, il y a 6 mois, mon maître, sans avertissement, me claironne aux oreilles

- A Compostelle, à Compostelle !

Cette injonction, répétée à longueur de journées et de semaines est restée longtemps pour moi une énigme jusqu'au jour où j'ai dû me soumettre à un ordre nouveau. Quitter de vertes prairies, des prairies si vertes, si vertes que mon rêve d'ânesse était d'y vivre heureuse et y mourir en paix. Un dressage approprié où l'ânesse des champs, rebelle et libre, est devenue aujourd'hui soumise, soumise à cet ordre nouveau qui me pousse à dire nostalgique, parodiant Kim:

- Est-ce là la roue des choses auxquelles les ânesses sont liées ? Fatalité, soumission à un maître dans la même mesure où, dans un vieux couple, l'un domine souvent l'autre ?

En prélude à mon aventure, il y eut aussi d'autres "signes" : de petites balades où, par des chemins de traverse, mon maître m'apprenait les dix commandements dont la base est la suivante : - Hue, Ye, Oh !

C'est sur ces chemins de traverse qu'il me disait : - Modestine, c'est bien, c'est très bien. .

Dans ces cas-là, en fin de leçon, il me faisait pour me récompenser de petits cercles autour des yeux, l'index tendu. Je pensais alors que mon maître était bon et par jeu, en toute confiance, je panais comme une flèche, oubliant que sans ordre rien ne doit se faire. Mon esprit facétieux me poussait ensuite, toujours par jeu à faire, bien calée sur mes jambes, du sur-place. Mon maître, soufflant comme un boeuf derrière moi, me rattrapait enfin et fou de rage, écumant même, me disait :

- Pousse ton cul !

me cassant alors, hors de lui, son bâton sur le dos.

Fou, je vous le dis, mon maître est devenu fou ; fou pour m'emmener par des chemins semés d'embûches sur le Chemin (Camino de Compostela), chemin de 2.100 kilomètres où i'allais, pauvre petite ânesse bâtée à la diable avec mes 45 kilos de charge.

J'allais, de bon comportement, devant un maître qui se pavanait léger, léger, sans charge. Je progressais, me riant de toutes les difficultés, fière devant les obstacles (escaliers, rivières, bouches d'égouts, chiens méchants, voitures et gens bizarres, pèlerins hallucinés...) J'allais à ma guise pour la gloire de mon maître, ce m'as-tu-vu sans coeur qui me traitait de haut, me prenant pour une ânesse commune alors que je suis la seule digne du Guiness Book, en un mot Modestine.

Saisie de rage devant cette injustice, faisant preuve d'initiative, je fuyais alors par sprints courts, renversant parfois un bât mal fixé. Le spectacle était alors grandiose : voir mon maître tout humble ramasser son barda, nettoyer les crottes que j'avais laissées sur le trottoir qui servait de terrasse à un café bourré de monde. Mon maître courbait l'échine sous les imprécations de la patronne des lieux et moi je riais, je ris encore de l'entendre dire la bouche en coeur, contre son gré, faux comme Judas, comédien :

- Elle est gentille, Modestine, elle est très, très gentille.

Mon maître est devenu fou et je vous le redis, ce Jacques-là, s'il veut me faire marcher jusqu'à Compostelle, c'est pour... Dieu seul le sait. Dans ma simplicité d'ânesse je vois que mon maître, à 65 ans, pense en avoir 30 et que, vieux sans plus, il se trompe et me trompe tous les matins en disant :

- Nous sommes les plus forts nous sommes les plus forts!

Et chassant mes doutes, il termine par :

- A Compostelle, à Compostelle!

(à suivre)

 

Dernières nouvelles : Jean-Jacques repart en septembre 2001 pour un grand voyage de deux ans qui le verra faire un tour d'Hispanie ! A suivre sur le site de l'association qui l'encourage : Les Amis de Modestine

 

Jean-Jacques Danalet
19, rue du Village-Suisse
CH-1205 Genève

Quelques photos

Quelque part en Espagne
Que je suis belle !!
C'est qui qui porte tout ?

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