Toutoune et Nounou

 Jacques Abdelaziz

La marche à Pied

Saint-Jacques, plus précisément Saint-Jacques-de-Compostelle, tout le monde en a entendu parler. Le nom sonne agréablement à l'oreille. Il appelle, mais pas assez fort encore pour que chacun se soit demandé un jour : &laqno; Qui ? Où ? Pourquoi ? Et comment ? ». Le fait est qu'une majorité de gens connaît Saint-Jacques-de-Compostelle comme un lieu de pèlerinage de la tradition catholique, mais est tout à fait incapable de le positionner sur une carte du monde. Jusqu'à une date récente c'était aussi mon cas.

Le pèlerinage vers Saint-Jacques revêt aussi dans l'inconscient collectif un manteau d'épreuves, de souffrance et de mortification. C'est aussi l'idée que j'en ai retenue depuis... Mais depuis quand au fait ?

La première inspiration est venue me chatouiller il y a maintenant plus d'une vingtaine d'années. Comme un délire survenant dans l'ivresse des après-déjeuner et dans un climat de quiétude totale, tandis que je poussais le fauteuil roulant de mon collègue et ami René Guillou vers le bâtiment où nous regagnions nos bureaux respectifs, sous le soleil d'été. En de telles occasions, je me souviens encore nettement d'avoir répété à plusieurs reprises à l'entourage des collègues qui nous accompagnaient :

&laqno; Je voudrais marcher jusqu'à Saint-Jacques-de-Compostelle, pieds nus ».

Et derrière cette déclaration résumée se profilait dans mon esprit la vision et la sensation de quelqu'un ayant troqué toutes ses hésitations et toutes ses interrogations, Dieu sait que les miennes étaient alors nombreuses, contre la certitude qui pousse l'homme jusqu'au bout de lui-même.

Clairement et distinctement cet homme c'était moi, marchant indéfiniment au soleil et dans la poussière, sans rien sentir et pas même ses pieds, tendu vers le seul but d'avancer jusqu'à ce que ses pieds refusent de le porter plus longtemps. Alors dans ma vision cet homme s'effondre et reste là. Il a atteint Saint-Jacques et il n'y a pas d'après.

Laissons au psychologue, voire au psychiatre, le soin d'expliquer cette vision. Assurément tout élément du contexte que je rapporterais en plus lui foumirait matière à dissertation...

Un autre facteur que l'on peut encore évoquer ici est la relation bienveillante que j'ai toujours entretenue avec la marche à pied. Ce n'est pas une passion, mais j'aime bien marcher, et cela je crois depuis toujours.

Au temps de mon adolescence , il m'est arrivé à plusieurs reprises de partir dérouler les heures au long des routes, plus d'ailleurs que des chemins. J'y ai appris à réguler l'ennui, la fatigue, la soif, mais surtout la faim; c'est fou ce que ça creuse de marcher !

Ces sorties prenaient alors l'allure de véritables raids, effectués à des moyennes diaboliques pendant des heures interminables, dans lesquels importait toujours un certain dépassement de soi.

Heureusement cela n'est pas arrivé trop souvent. La raison raisonnable intervenait très vite, qui m'amenait à considérer avec beaucoup de recul chargé de mépris ou de dérision ces manifestations de l'inutile. A mes yeux le gratuit n'avait pas encore beaucoup de noblesse, et ce, bien avant que ne prenne corps une théorie qui devait me conduire à me détourner du "sportif", puis à le condamner sans jugement.

Mes grandes occasions de sorties pédestres m'ont donc été plutôt offertes par une certaine oisiveté, séjours ou vacances forcés loin de mes centres d'intérêt, et toujours dans la solitude :

Carantec, Locquirec, Senonches, Avord, Spézet, ou Ithaque , sont pour moi des jalons plus que de vrais souvenirs.

Ils m'ont pourtant fait découvrir avec un étonnement sans cesse renouvelé l'efficacité de la marche à pied. Non seulement on marche, et c'est déjà bien, mais en plus on arrive alors que tout paraissait si loin. En corollaire, cette efficacité de la marche à pied m'aura appris à marcher utile; souvent au cours de ma carrière, elle aura été un palliatif à une absence momentanée de transports, ou l'occasion de s'acquitter d'une mission sans avoir à solliciter qui que ce soit.

Débarrassée de toute connotation sportive elle n'en est que plus savoureuse. Il est sûr en revanche qu'elle peut paraître parfois manquer d'un élémentaire standing; une gêne ne manque pas de s'installer suite à l'interrogation polie de Monsieur le Directeur Général :

&laqno; Vous n'avez pas eu trop de mal à trouver notre nouvelle usine ? Vous êtes venu comment ? »

&laqno; - A pied !» ...Et mon allure me dispense d'ajouter &laqno; Avec mon vieux cartable d'école ! ». Mais après tout, ne sont-ce pas là des conditions normales pour un agent de l'Administration ?

Je marche, donc, et je marche même bien, c'est à dire avec constance.

 

Nounou

Mais il est temps maintenant de parler de Nounou.

Nounou c'est mon ânesse; la vieille, comme je me plais à lui rappeler avec un mélange de commisération et de respect.

Elle aussi est de l'Histoire ancienne. C est en 1983 que je me suis mis cette nouvelle idée fixe dans le crâne. A moi qui élevais déjà des chats, des moutons, et toutes sortes de volailles, il me fallait un âne. Pourquoi ? Ou plutôt pourquoi un âne ?

Nouvelle séance de rétrogression sur le divan du 'psy'...

J'avais dix ans et j'étais en vacances pour la première fois en Algérie avec ma famille. Parmi toutes les merveilles de ce pays, il y avait des ânes un peu partout, gentils, dociles, utiles, et objets de sympathie incontournables pour un enfant. Et quoi de plus merveilleux que ce trajet que nous effectuâmes, avec mon oncle et ma soeur aînée, depuis la ferme familiale jusqu'en ville où nous étions logés, aux côtés de l'âne de la ferme et parfois dessus. Cinq kilomètres au total, mais quel motif de fierté !

Cet âne et tous ses frères ont alors conservé une place avantageuse dans mon inconscient, jusqu'à ce jour où cette idée a naturellement pris sa place : il me fallait un âne. Ce n'était ni un caprice ni une extravagance : seulement la maturation d'une culture.

Mais allez donc trouver un âne ! En Bretagne à cette époque cela n'avait rien de trivial. Le seul que j'ai pu rencontrer dans ces années-là était l'âne de Trefflay, connu dans tout le département et même au delà tant la chose était rare : un vieil âne tout à fait conforme à l'image traditionnelle que chacun se fait des ânes : mélange de misère et de résignation. Parce qu'un âne c'est un martyr; ça ne peut être que brimé, maltraité, et malheureux.

Bien sûr, de temps à autre il y avait, à un bout ou à un autre de la Bretagne, des courses aux ânes : l'occasion de réunir jusqu'à une dizaine ou une quinzaine de ces reliques, comme on aurait montré des chameaux ou des crocodiles.

Au-dehors de la Bretagne, la situation ne semblait guère plus accommodante, même si un catalan de mes amis qu'on appelait "Le Berger" continuait à m'affirmer que des ânes il en voyait encore dans des coins retirés des Pyrénées espagnoles.

C'est finalement dans la revue 'Cheval' que je découvre l'annonce d'un éleveur d'ânes, au coeur d'un Périgord où, il suffisait d'y penser, on peut encore trouver tout ce qui relève des traditions de la campagne.

Monsieur André Duvemeuil à Saint-Pierre-de-Chignac m'a donc vendu en 1983 Nounou, qui au départ s'appelait tout simplement "Cheval". Il en a fait assurer le convoyage jusqu'à Château-Gonthier où j'en ai ensuite pris livraison.

Depuis, Nounou m'en a fait voir de toutes les couleurs : une bête vicieuse et cabocharde; prompte à s'échapper, elle avait aussi le coup de pied facile, mais cela n'a pas duré.

Après un séjour à La Hélandais, chez Mr et Mme Métié, elle a donné naissance le 22 mai 1991 à un fils : Petit Nounou. Cela l'a un peu calmée. Cette année-là nous avons fait notre première randonnée en centre Bretagne, avec ma fille Marie, Nounou, et petit Nounou; il avait alors trois mois, mais il a réussi comme un grand.

 

Toutoune

Le 23 novembre 1993 naissait Toutoune, petite ânesse fragile. Elle va faire sa première randonnée à six mois, le tour de la Brière. Je me servirai alors beaucoup de l'attachement qui lie la mère à sa fille pour contrôler les débordements de Nounou.

Ceci étant, si Nounou ne m'est pas soumise, elle ne m'est pas moins attachée; c'est à dire qu'en terrain inconnu, elle n'aime pas beaucoup que je m'éloigne. Elle est indubitablement intelligente aussi, prompte à inventer de nouveaux itinéraires pour contoumer l'obstacle, mais peureuse de tout . Bref en route elle a ceci de désagréable, c'est qu'elle ne pense qu'à brouter et, cabotine en diable, elle se précipite vers tous les passants dans l'espoir de recueillir quelque gâterie.

Toutoune, elle, est jeune et un peu fofolle. Elle a incontestablement moins de caractère. A priori elle n'a pas peur, sauf lorsque sa mère en manifeste. J'ai longtemps songé à la vendre, jusqu'à ce que je me rende compte que la randonnée à trois possède un je ne sais quoi de plus exaltant que la randonnée à deux seulement.

 

C'est parti...

Voilà donc pourquoi, après force hésitations, je vais décider de partir avec mes deux ânesses un peu fantaisiste , plutôt qu'avec le seul petit Nounou que je savais pourtant pouvoir beaucoup mieux contrôler... aussi longtemps qu'il n'y a pas de femelle à sa portée. Le critère de convivialité l'a donc finalement emporté sur celui des difficultés que je vais devoir affonter.

Mais coupant la poire en deux, il est bien entendu que je ne traînerai les deux ânesses avec moi que le temps de la traversée de la France. Je ne me sens pas capable de gérer pareille équipée à travers la redoutable Espagne. Toutoune restera donc en pension quelque part du côté des Pyrénées et nous la reprendrons au retour.

En fait les choses ne se sont pas passées tout à fait ainsi.

Au cours d'une descente-éclair de la France, qui passait tout de même par Saint-Pierre-de-Chignac avant de rejoindre le chemin traditionnel, Toutoune a gagné ses galons et son billet pour SaintJacques.

C'est donc à trois que nous avons franchi les Pyrénées et un mois plus tard nous entrions dans Saint-Jacques-de-Compostelle,...d'où la police municipale nous a prestement virés.

Il est un moment un peu difficile à vivre lorsqu'il faut faire volte-face, avec devant soi tout ce chemin à recommencer dans l'autre sens.

Nous sommes rentrés par la côte cette fois, d'abord par la "vieille route" qui usait toute notre énergie à franchir les multiples rias, puis carrément par la route nationale sur des viaducs impressionnants.

Le gîte pour les ânesses n'a pas toujours été facile à obtenir en Espagne ( &laqno; Touche pas à mon herbe ! »), et c'est avec un réel soulagement que nous avons retrouvé la France. L'accueil des Charentes y mérite en outre une mention particulière. Là furent nos vraies vacances.

Au total notre périple aura duré 114 jours, suffisamment éprouvants tout de même pour que j'affirme de façon péremptoire à mon retour : &laqno; Je ne recommencerai pas ! » ...

...Deux mois plus tard nous étions à nouveau sur les routes.

 

Nous avons innové en 1998 : 34 jours pour descendre aux Saintes-Maries de la Mer en suivant, à chaque fois que cela n'était pas trop pénalisant, les bords de Loire. Il s'agit cette fois d'un aller sans retour, au terme duquel on chargera tout le monde dans un camion. Ce pèlerinage a été fortement marqué par les pluies d'avril, les chemins inondés, les rivières débordées, les routes coupées, et une usure prématurée des sabots qui nous à contraints à un ferrage improvisé à Vierzon. Mais malgré tout, c'est d'abord contre les moustiques de la Camargue que je garde une dent.



Quelques photos

Sur la piste cyclâne...
Au fil de l'eau
Interdit à tous véhicules...
Chenonceaux

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